UTOPIA  -  Juillet 2002

Contribution aux débats des socialistes

Vers une société du temps libéré

Les socialistes doivent se donner comme ambition de changer radicalement le système dans lequel nous vivons et d’imaginer un projet politique fort porteur de sens. La société du travail est au cœur du système capitaliste que nous combattons puisqu’il détermine les positions et la reconnaissance sociale, le niveau de revenu en fonction de l’activité productive, le degré de protection sociale, le niveau de formation, le niveau de vie à la retraite... Il ne s’agit pas ici de remettre en cause le travail en soi, et de prôner, comme certains, sa “fin”. Ce n’est pas sa “fin” mais sa place qui est en cause. Nous pouvons nous interroger : le travail est-il le meilleur lien social ? Nous ne le pensons pas.

Le travail reste par nature aliénant
Le mythe de l’épanouissement par le seul travail est fini. S’interroger sur l’emprise du travail dans la vie des individus peut certes paraître quasi indécent quand beaucoup en sont privés. Toutefois, les principes qui ont fondé son apparition sont des principes économiques de rentabilité et d’efficacité qui nient l’homme et son épanouissement. Le travail reste par nature aliénant pour beaucoup d’hommes et de femmes. Et quand bien même il peut être épanouissant pour certains, le fait d’en être privé n’en est alors que plus déstructurant. Au delà de l’inégalité d’accès au travail, de l’intérêt ou du désintérêt que les individus peuvent y trouver, il est nécessaire d’organiser d’autres modes de socialisation, d’expression, de protection, et même, de rémunération. C’est la société du travail que nous rejetons.

Réduire l’emprise du travail
Comment justifier aujourd’hui que la notion de protection sociale soit quasi exclusivement liée à celle de salariat ? Que la qualité de l’accès aux soins, donc à la santé, puisse dépendre du niveau de remboursement de la mutuelle choisie ? Que les activités associatives citoyennes et bénévoles, dont chacun admet qu’elles sont nécessaires à la cohésion de la société, ne soient, pour ainsi dire, pas reconnues ? Que le montant de la retraite soit uniquement lié à la vie professionnelle de l’individu ? Que le minimum vieillesse puisse demeurer en dessous du SMIC ?
Réduire l’emprise du travail dans la vie des individus et aller vers une société du temps libéré est bien plus qu’une posture incantatoire. C’est possible et nous avons d’ores et déjà commencé, à travers les lois de réduction du temps de travail bien entendu, mais aussi grâce au RMI, à la CMU, à l’Allocation logement, à l’APA... Autant de grandes mesures de gauche qui s’attachent à l’individu et à ses besoins fondamentaux (se soigner, se loger...) plutôt que “d’ausculter” sa force de travail et les richesses matérielles qu’il est possible d’en retirer...

Une nouvelle baisse de la durée légale
La réduction du temps de travail reste centrale. Elle peut être l’outil d’un véritable projet de société. Aussi, n’est-elle pas seulement un instrument de lutte contre le chômage. Elle doit permettre de réorganiser les modes de vie, grâce au temps qui peut être consacré aux autres, à sa famille ou à ses amis, à la société et à soi-même. En cela, elle est également garante d’une plus grande égalité entre hommes et femmes, celles-ci étant encore aujourd’hui les plus pénalisées par le manque de temps.
Nous proposons donc une nouvelle baisse de la durée légale sans diminution de salaire. Toutes les formules peuvent être envisagées : sur la semaine (4 jours), l’année (jours de congé supplémentaires) ou même la vie (crédit temps)..., à partir du moment où elles sont conformes aux aspirations des travailleurs et le fruit d’une véritable concertation.

Repenser notre système de protection sociale et de retraite
Le système de protection sociale et de retraite doit aussi être profondément transformé. Sur le plan des principes, c’est bien le citoyen qui doit être protégé. Son coût ne doit pas peser uniquement sur le travail. L’ensemble de la société doit prendre en charge les droits à la santé et à une fin de vie décente. Nous souhaitons donc que le financement par l’impôt se substitue au financement par les cotisations sociales, à travers une taxe assise sur la création de richesses financières des entreprises.
En outre, les remboursements doivent prendre en compte l’intégralité des soins requis, et non plus être limités à un quelconque plafond. Ainsi, le versement du complément au travers des mutuelles, qui était très généreux dans son principe lors de sa mise en place, nous semble aujourd’hui être à dépasser. Nous proposons une suppression du système d’assurances privées, et le remboursement intégral des soins via le régime général.
Parallèlement, le versement et le montant de la retraite ne doivent plus dépendre exclusivement de l’exercice d’une activité professionnelle. Un certain nombre d’éléments tel que l’exercice de fonctions sociales utiles à l’ensemble de la société doivent être pris en compte. Et en tout état de cause, le minimum vieillesse ne peut être inférieur au SMIC.

Mettre en place une politique des temps
Le temps libéré, ainsi que les mesures qui remettent en cause la place prépondérante du travail dans la société et dans les droits des individus, sont sources de nombreuses potentialités. Il appartient toutefois de veiller à ce que cela ne devienne pas un facteur d’inégalités sociales entre d’un côté, ceux qui auront les moyens de mettre à profit ce temps libéré, et de l’autre, ceux qui seraient condamnés à le perdre. Chacun doit pouvoir user de ce temps comme bon lui semble.
Cela implique que les politiques locales culturelles, d’éducation et de loisirs prennent la mesure de l’enjeu et intègrent véritablement cette nouvelle donne.
Des dispositifs doivent se mettre en place au niveau local et national pour permettre la coordination entre les temps de la vie (vie familiale, culturelle, associative, transport, accès aux services publics…).

Repenser la formation citoyenne et professionnelle
La formation, vue au sens large, professionnelle mais aussi citoyenne, est au cœur de notre projet. Le compte formation, inversement proportionnel à la durée d’étude, abondé par l’employeur et pris sur le temps de travail est un dispositif important à mettre en place.
Par ailleurs, et parce que nous militons pour de nouvelles formes de réduction du temps de travail, nous souhaitons que chacun puisse bénéficier d’un droit à mettre entre parenthèses sa vie professionnelle pour mener à bien un projet individuel ou social, sans lien avec la sphère de production. Durant cette période, l’individu devra pouvoir bénéficier d’un revenu se substituant aux revenus du travail.
En outre, la jouissance de ce droit devra s’accompagner d’un droit au retour au sein de l’entreprise, dans des conditions acceptables pour les salariés.

Les crises du capitalisme et ses conséquences destructrices sur chacun d’entre nous, prouvent, si besoin était, que le travail à lui seul ne constitue pas un bon lien social. Les situations de précarité ou de chômage, toujours difficiles, parfois dramatiques, ne sont pas acceptables pour nous, socialistes. Qui peut dire aujourd’hui qu’il ne connaîtra jamais cette situation ? Le citoyen n’est pas seulement un travailleur, il est détenteur d’un certain nombre de droits inaliénables. Remettre en cause la place prépondérante du travail pour libérer le temps et déconnecter ses droits de l’activité de production : tel est le projet qui nous semble le plus à même de répondre à notre idéal commun de justice sociale et de citoyenneté.

Les premiers signataires qui sengagent
Evelyne Acciari (01), Fabrice Bertera (Conseil Fédéral 01), Eliane Drut Gorju (Bureau Fédéral 01), Claudette Gauthier (01), Annie Kohli (01), Blanche Kohli (01), Serge Odobet (Secrétariat de Section 01), Eric Palous (01), Claire Pupunat (01), Franck Pupunat (Secrétariat Fédéral 01), Nicolas Pagnier (Secrétariat de Section 04), Christophe Boutet (Secrétariat Fédéral 09), Ludovic Mouly (Secrétariat de Section 12), Olivier Pagano (29), Armand Magan (30), Cédric Balech (32), Jean-François Arnault (34), Renaud Calvat (34), Caroline Ribière (34), Florian Rochette (Secrétariat de Section 34), Audrey Willaime (34), Cyrille Jeanneau (37), Marie-Claude Oudard (39), Anséric Léon (45), Jean-Marc Vayssouze (Conseil Fédéral 46), Thibaud Debray (69), Huguette Emile (69), Evolène Kiener (69), François-Genêt Kiener (75), Michel Mazars (75), Thomas Nicolet (75), Jean-Pierre Petit (75), Julien Ponthier (75), Emmanuelle Ledoux (Bureau Fédéral 78), Pierre Bangi (Secrétariat de Section 81), Laurent Marty (Bureau Fédéral 81), Alain Rouquier (Secrétariat Fédéral 81), Guilhem Garrigues (82), Philippe Boulogne (83), Brigitte Barandon (84), Laure Clavel (84), Michèle Fournier (Secrétariat Fédéral 84), David Fournier (Secrétariat Fédéral 84), Michel Fournier, Isabelle Labrot (84), Franck Lichaire (Secrétariat de Section 84), Fabrice Martinez (84), Denis Moron (84), Vincent Bernard (87), Isabelle Beressi (Conseil Fédéral 95), Saïd Rahmani (95)…